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Pierre René-Worms (1959)

 

A la fin des années 1970, Pierre René-Worms commence sa carrière de photographe en travaillant pour les magazines « Actuel » et « Rock & Folk ». Il immortalise une période décisive dans l’histoire de la musique, le punk rock donnant naissance à la scène New Wave. Ses photographies témoignent de l’arrivée de groupes inoubliables tels que U2, The Cure, The Clash ou encore Joy Division. Pierre René-Worms transmet toute l’énergie, toute la vitalité qui se dégage de ces musiciens qu’il suit aussi bien dans leurs concerts que lors de moments plus intimes, en backstage ou à l’hôtel.

 

« En août 1977, un lycéen de dix-sept ans, en vacances à Saint-Jean de Luz, s’ennuie. Excitation : il y a un « festival punk » à Mont-de-Marsan. Alors il y va. Avec, en bandoulière, l’Asahi-Pentax, modèle Electro Spotmatic, qu’il vient d’acheter d’occasion avec son argent de poche. Il rêve d’être reporter. Mais écrire des articles, c’est compliqué. La photo, ça semble plus facile. Aux arènes de Mont-de-Marsan, il se balade où il veut, sans accréditation ni rien. Ni sécurité, ni backstage. Musiciens, roadies et spectateurs se mélangent sur les gradins dans une ambiance bon enfant, loin des ambiances violentes associées aux punks. Pierre découvre Clash et Police. Lui qui adore Bob Marley trouve excitant ce mélange énergique rock et reggae.
Ça lui plaît. Sans le savoir, il a trouvé sa place et son point de vue. Dans ces années-là, tout a l’air facile. Ce qu’on appellera « les médias » n’existe pas encore. Journaux et magazines se fabriquent dans une ambiance décontractée, où la spontanéité est de mise. Par hasard, Pierre se retrouve à écrire des papiers pour un journal qui s’appelle « Afro-Music ». Puisqu’il a un appareil-photo, il les illustrera lui-même. En 1978, Jean-François Bizot, le grand manitou du magazine de la « contre-culture » Actuel, dont la publication est provisoirement interrompue, cherche des photos du musicien Fela pour publier un « almanach » annuel. Pierre se souvient : « Je suis allé le voir dans son château. Il est tombé des nues de voir un gamin blanc » qu’on lui avait présenté comme “le photographe africain de Paris” ». Avec sa générosité légendaire, Bizot prend Pierre sous son aile. À partir de là, on le voit partout. Son Canon A1 en bandoulière, ses objectifs dans ses poches, ce sportif trapu, flegmatique, boule d’énergie calme, en polo Lacoste par tous les temps, joue des coudes pour se mettre aux premiers rangs. Il est dans le public. Pressé contre la scène, secoué par les pogoteurs, il est porté par l’énergie de l’époque. Il est dans le feu de l’action, « d’où un certain flou, parfois, dans les photos de scène ».

Entre 1977 et 1983, Pierre fait ce qu’aucun « photographe rock » de l’époque ne fait en France. Il a le même âge que les Cure, Joy Division, U2, Marquis de Sade, Étienne Daho, Rita Mitsouko. Il a la chance de tomber dans cet entre-deux qu’on appelle en France, un peu à contre-sens, « new wave », et ailleurs plutôt « post-punk » : funk blanc spasmodique, électro-pop, jazz minimaliste, musique industrielle, disco-pop néo-romantique, énergies et délires explosent dans tous les sens. L’image n’est pas encore verrouillée par le marketing et les « plans com’ ». On est libre, on a le temps. Pierre se balade avec tous ces « jeunes gens modernes » à Paris, Londres ou Rennes. Ses photos se retrouvent dans Actuel, Libération, Le Monde de la musique, Rock & Folk, Best. « À l’époque, les groupes se prêtaient à tout. J’aimais faire quelque chose de décalé. Ma démarche était d’être « magazine », « vie quotidienne ». J’avais une volonté de rencontre, de proximité, d’échange… »

Les photos de Pierre sont aussi éloquentes que lui est peu bavard. Les revoir aujourd’hui ne nous rend pas nostalgiques, mais nous replonge dans le bain d’une époque dont l’énergie, la fraîcheur et la simplicité nous manquent, parfois, cruellement.

 

Michka Assayas